Socrate : la vertu conduit-elle au bonheur ?

Publié le : 08 novembre 202115 mins de lecture

Lorsque, par un exercice d’imagination, vous devez penser à l’image générique de la figure d’un philosophe, il est probable que, dans votre esprit, vous créez une figure avec une longue barbe blanche, vêtue d’une toge errant dans une ville de la Grèce antique, interrogeant toujours les gens sur le sens profond de toutes les choses et idées. On peut dire que cette figure générique que vous esquissez correspond, dans une certaine mesure, à un personnage décisif pour toute l’histoire de la philosophie : Socrate.

Existe-t-il un lien entre les idées de vertu et de bonheur dans la philosophie socratique ? Pour Socrate, être une personne vertueuse signifie-t-il nécessairement être une personne heureuse ?

Oui, mais c’est un thème grec en général, pas seulement exclusivement socratique. La réflexion morale, pour les penseurs grecs, est une sorte de réflexion visant à l’atteinte du bonheur.

Le fait d’être vertueux vous oblige-t-il à pratiquer la justice, autrement dit, les actions vertueuses impliquent-elles des actions justes ?

La justice est l’une des vertus, parmi celles considérées comme les quatre vertus cardinales : sagesse, justice, tempérance et courage. Vous devez comprendre la notion de justice à la lumière de cette idée de vertu. La justice a ce que vous appelleriez aujourd’hui une dimension éthique, au sens d’un comportement individuel, et une dimension politique, au sens d’une action en communauté. Pour Socrate, Platon et d’autres penseurs, il n’y a pas de séparation très claire et rigide entre ces deux domaines. L’éthique et la politique sont associées.

Qu’est-ce qui est moralement bon, selon Socrate ?

Le thème de la vertu est assez complexe. Parce que vous dépendez du fait de savoir à quel Socrate vous vous référez. Le Socrate des dialogues de Platon, interrogatif et aporétique [dans ces textes, il n’y a pas de conclusion, la question posée n’est pas résolue et Socrate ne clôt aucun point par une déclaration définitive], ne fait pas beaucoup de déclarations que l’on peut considérer comme positives sur l’idée de vertu, en cela vous dépendez beaucoup de l’attitude consistant à séparer certains dialogues comme socratiques et certains dialogues comme platoniciens, ce qui doit toujours être considéré avec une grande prudence, puisque tous les dialogues sont, en fait, platoniciens.

Le portrait de la figure morale de Socrate dans les dialogues de Platon est un portrait qui se comprend mieux par les attitudes socratiques, par exemple, le refus de renier sa philosophie devant le tribunal et le refus de fuir la prison, dans le dialogue Creston. Ces attitudes indiquent que Socrate comprend la philosophie comme un producteur, plus que comme une connaissance théorique. Elle est constitutive d’un mode de vie. Ce qui est considéré comme une conception socratique possible (mais cela est très discutable dans les dialogues de Platon) est que, pour Socrate, la vertu est une connaissance théorique, une connaissance qui s’acquiert. Et, une fois acquise, l’agent qui possède cette connaissance agira de manière vertueuse. C’est-à-dire que celui qui connaît le bien, qui connaît les vertus, en raison de cette connaissance, agira toujours guidé par cette connaissance.

Il s’agit d’une conception très forte, d’une éthique que l’on appellera plus tard l’intellectualisme moral, l’idée que l’on acquiert une vertu au moyen d’une connaissance morale, comme, par exemple, une connaissance mathématique. L’idée sera mathématisée plus tard dans les dialogues de Platon. Aristote s’en éloignera.

Cependant, si vous analysez le Socrate de Xénophon, vous trouvez en lui un portrait mieux délimité de la morale socratique. Chez Xénophon, on voit Socrate défendre trois grandes vertus, ce qu’il appelle la résistance (kharteria), une résistance à la douleur ou au plaisir. Ce qu’il appelle autarkheia, autosuffisance, et ce qu’il appelle egkratheia, ou maîtrise de soi. L’homme sage serait celui qui possède ce trio de valeurs. Certaines idées de ce type apparaissent finalement chez Platon, mais la notion d’une éthique socratique n’est pas bien établie. Dans les dialogues platoniciens, vous trouvez les lignes générales d’une éthique, surtout dans ceux qui sont considérés comme des dialogues de maturité, et non dans les aporétiques.

Comment pouvez-vous mieux comprendre la relation entre la vertu et la politique chez les Grecs ?

Lorsque le Socrate de Platon interroge un interlocuteur, il traite souvent des questions relatives aux vertus, par comparaison et analogie avec la question des techniques en général. Un argument que Socrate présente souvent à ses interlocuteurs est que lorsque vous dites que quelqu’un est vertueux, s’il est vertueux, alors vous devez accepter qu’il jouisse d’un statut similaire à celui accordé à l’individu qui possède une certaine technique. Par exemple, tout le monde serait d’accord pour dire que si vous deviez faire un voyage en bateau, vous éliriez un expert, un homme qui sait et détient une certaine connaissance de la façon de bien diriger un navire.

De même, si on veut construire une table ou un autre meuble en bois, il existe en ville un type d’individu, appelé ébéniste ou menuisier, qui est reconnu comme ayant des connaissances en la matière. Ce que Socrate et Platon défendent essentiellement, c’est que lorsque l’on réfléchit à la question de savoir qui doit dire ce qui est juste et ce qui ne l’est pas donc, qui doit légiférer, il faut aussi le comprendre comme un individu doté d’un certain savoir, et reconnu dans la cité comme un individu doté de ce savoir.

Au fond, c’est une thèse anti-démocratique, une thèse antisophique, parce qu’une idée fondamentale derrière la vision des sophistes, et l’activité d’enseignement de la rhétorique et de l’art de la persuasion dans la cité, est que dans une cité démocratique tout le monde est capable de dire ce qui est juste, donc tout le monde est capable d’enseigner les vertus. Un dialogue très précis à ce sujet est le Protagoras, dans lequel Socrate fait cette comparaison, selon laquelle si vous faisiez une assemblée et que dans celle-ci vous vouliez savoir qui vous deviez choisir pour construire des bateaux, tout le monde dirait qu’il y a un constructeur de bateaux, parce que lui seul en a la connaissance, et ainsi de suite.

Mais lorsqu’il s’agit de délibérer de ce qui est bon pour la ville, c’est-à-dire de ce qui est juste pour la ville, chacun pense avoir les connaissances nécessaires pour le faire. En revanche, la position socratique-platonicienne est contraire à cette idée, ce qui conduira Platon, dans un texte de maturité, La République, à formuler sa thèse la plus célèbre, selon laquelle c’est le philosophe qui doit gouverner la cité, car lui seul a la connaissance de ce qui est juste. Il légifère donc légitimement, car cette connaissance légitime sa législation. Donc, d’une certaine manière, c’est une thèse qui est déjà obliquement et indirectement formulée dans les dialogues dits socratiques.

Comment pouvez-vous identifier la véritable philosophie de Socrate, puisque toutes les informations sur ce philosophe proviennent de textes ultérieurs de disciples et d’autres sources classiques ?

C’est ce qu’on appelle la question socratique ou le problème du Socrate historique. Cette question fait l’objet d’une grande controverse et il existe différentes positions à ce sujet. Certains pensent que le vrai Socrate, pour ainsi dire, pourrait se trouver dans les dialogues de Platon, d’autres pensent qu’il pourrait se trouver dans les textes de Xénophon, qui sont les deux sources les plus naturelles pour cette enquête, pour ainsi dire. Mais il y en a aussi d’autres comme Aristophane dans Les Nuages, qui est une source satirique ; quelques informations d’Aristote et diverses mentions par des philosophes ultérieurs. Il y a aussi beaucoup d’écrits sur Socrate qui ont été perdus.

On croit qu’il ne faut pas s’attendre à trouver le vrai Socrate dans aucune de ces sources, car elles sont toutes une tentative de reconstruire la philosophie selon des aspirations et des intérêts différents. Donc, on dirait que ce qu’était exactement la pensée socratique est quelque chose qui ne peut être affirmé avec une certitude absolue.

Le plus intéressant est de connaître, pour ainsi dire, ces différents Socrate, de les étudier et de les comprendre comme autant de manières différentes de retrouver l’esprit du socratisme. Mais ce qu’était réellement le socratisme restera toujours une question conjecturale, il n’existe aucune méthode historique rigoureuse qui puisse nous assurer où il se trouve. Donc, ce qui vous appartient, c’est d’essayer de comprendre ce personnage à partir de ces sources, notamment des dialogues de Platon, mais sans jamais imaginer que vous y trouverez un portrait fidèle, car aucun de ces textes n’est un document historique, ils n’ont pas été écrits comme des documents historiques. Ce sont des recréations certes liées au vrai Socrate, le Socrate historique, mais aussi déjà biaisées, combinées à l’intérêt des disciples et des écrivains eux-mêmes.

Le Socrate qui subsiste dans l’histoire de la philosophie est-il principalement le Socrate des dialogues platoniciens ?

Le Socrate qui a fait la gloire et la fortune dans l’histoire de la philosophie est le Socrate de Platon, parce qu’il est le disciple socratique le plus doué de la foi philosophique. Platon parvient donc à élaborer une figure très riche, beaucoup plus riche que celle que l’on trouve chez Xénophon, par exemple. Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y a pas de portrait intéressant dans les récits de Xénophon. Il existe également un portrait très intéressant qui n’est pas entièrement compatible avec celui de Platon, car il vous présente un Socrate plus positif et moins interrogatif.

Et quelle est l’importance du Socrate d’Aristophane, qui est, pour ainsi dire, plus caricatural ?

Le Socrate d’Aristophane est l’objet de moqueries, car c’est une comédie. Il apparaît, moitié comme un physicien, comme quelqu’un qui enquête sur les affaires de la nature, moitié comme un sophiste, qui enseigne la rhétorique, l’art de l’argumentation persuasive à tout prix. Un problème de plus pour rendre difficile de décider qui est le vrai Socrate.

Et que pouvez-vous dire du Socrate décrit par Aristote ?

Socrate est un Socrate très maigre, très économe, et ce qui intéresse Aristote, c’est de mettre en avant deux points seulement : Socrate comme celui qui a pensé la recherche de définitions dans les questions morales, et qui a élaboré la notion d’argument inductif, à la recherche de l’universel, qui sont des thèmes très aristotéliciens, en fait.

Qu’est-ce qui distingue la méthode dite socratique de ses contemporains sophistes ?

En tenant toujours compte du témoignage de Platon, ce qui caractérise la méthode socratique est son caractère interrogatif combiné à une intention de réfuter l’interlocuteur. Apparemment, Socrate est plus intéressé à faire en sorte que son interlocuteur arrive à la conclusion que ce qui était considéré comme une connaissance, en fait, n’en est pas une. Pour ce faire, Socrate doit réfuter le savoir supposé de son interlocuteur. Le texte clé pour comprendre cette question est l’épisode de l’oracle de Delphes dans l’Apologie de Socrate, où le Socrate de Platon va raconter certains événements.

Socrate dit qu’il ne sait rien, mais le dieu dit qu’il est le plus sage des hommes, ou que personne n’est plus sage que lui. Il ne comprend pas ce que cela signifie et va donc chercher des sages dans la ville. En les interrogeant, il se rend compte qu’en fait, ils ne savent pas ce qu’ils croyaient savoir. C’est une méthode de dialogue par le questionnement, qui vise à montrer à l’interlocuteur ses fausses connaissances. Il s’agit donc d’une méthode polémique. Et cela l’éloigne du sophiste, car il ne chercherait en aucun cas à dénoncer son interlocuteur. Il cherche à transmettre un savoir pour que son interlocuteur puisse l’utiliser, fondamentalement un savoir sur l’art du discours et de la persuasion. Cette notion de réfutation par le questionnement et le dialogue est pratiquement la clé de la méthode socratique.

Dans un dialogue de maturité de Platon appelé Théétète, vous trouvez l’idée de la maïeutique, qui est la manière dont Socrate explique que lorsqu’il interroge, cet interrogatoire ne contient aucune connaissance positive de sa part. C’est l’idée que, selon Socrate, on tente d’aider l’interlocuteur à découvrir la vérité par lui-même. C’est une méthode à large portée pédagogique, l’idée que l’enseignant, le conducteur du dialogue, ne place pas un savoir sur l’interlocuteur, il aide l’interlocuteur à atteindre un savoir, pour son propre compte. Il n’est pas si évident que cette notion de maïeutique s’accorde parfaitement avec ce que l’on trouve dans certains dialogues de Platon.

Socrate a deux types d’interlocuteurs : il y a un type d’interlocuteur dont Socrate pense clairement qu’il peut encore être sauvé d’une certaine forme de fausse connaissance, généralement les jeunes ; et il y a un type d’interlocuteur qui pense savoir quelque chose et résiste donc à Socrate ; apparemment, ce type d’interlocuteur ne répond pas bien à la réfutation. C’est-à-dire que les choses ne s’intègrent pas si bien dans ce schéma de l’idée de maïeutique.

Est-il possible de relier cette idée que Socrate, dans ses dialogues, ne cherche pas à atteindre des définitions au fait que tous les dialogues socratiques de Platon sont également appelés dialogues aporétiques ?

Exactement, l’idée que les dialogues aporétiques sont socratiques a à voir avec cette forte association entre l’attitude socratique et l’attitude réfutative. La réfutation se produit en produisant une aporie chez l’interlocuteur. C’est-à-dire que l’interlocuteur avait une connaissance et, au cours du dialogue avec Socrate, cette connaissance s’avère infondée, sans base justifiée, et c’est en cela que consiste la réfutation. Dans certains dialogues, on trouve Socrate qui amène son interlocuteur à défendre une thèse qui contredit la thèse initiale. L’interlocuteur se trouve alors dans cette situation d’embarras, d’absence de sortie, ce que signifie littéralement le mot aporie.

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